Analyse issue du groupe de réflexion des socialistes du 17ème sur la thématique du Travail et du Dialogue social

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
ET SES CONSEQUENCES SUR L’EMPLOI ET LA SOCIETE
“L’automatisation est aussi vieille que le travail”, lançait Michel Sapin, alors ministre du Travail, en ouverture de la 7e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel.

La technique a toujours été ambivalente pour le monde du travail, admirée et redoutée à la fois. Source de productivité et de croissance, elle déstructure dans le même temps des pans entiers de l’économie. Qui se souvient qu’au début du XIXème siècle, 90 % de la laine mondiale était négociée à Roubaix, qu’Armentières, près de Lille, était la capitale mondiale du lin ? L’histoire du Nord et de l’Est de la France, entre autres régions, porte encore aujourd’hui les stigmates de la disparition en quelques décennies de secteurs structurants de l’économie. L’histoire du développement économique est l’histoire de la destruction créatrice chère à Schumpeter : le vieux meurt, le neuf advient, le tissu économique se transforme et les emplois changent. Ceux qui ne parviennent pas à s’adapter à temps sont balayés. En novembre 1831 déjà, les canuts de Lyon se révoltaient contre le machinisme. Ils craignaient que les machines à tisser, et notamment la redoutable Jacquard, les remplace et les prive de leur emploi. Le progrès technique les a effectivement engloutis.

En 2014, la France comptait 28,6 millions d’actifs, dont 25,8 millions d’actifs occupés. En 2020, la France comptera 29,6 millions d’actifs, en 2060 31,2 millions. Tout en maintenant dans l’emploi les générations antérieures, il faudra accueillir cette main d’œuvre supplémentaire. Ce ne seront plus les mêmes emplois qui seront occupés. Ils ne seront pas localisés dans les mêmes secteurs. La hausse moyenne des qualifications se poursuivra, tandis que, pour les moins diplômés, les formes d’emplois atypiques et en horaires décalés se développeront.

La structure des emplois change et change vite. Les travailleurs doivent s’adapter en permanence. On estime que 65 % des enfants entrant en école primaire occuperont des emplois qui n’existent pas encore. Les causes de ces évolutions, brutales car se déroulant au cours d’une génération, sont multiples. Si elles ne mettent pas toutes en cause la technologie, nous pouvons toutefois retenir que les mutations dans le traitement de l’information (big data et ses usages : neuromarketing, prospective …), le développement de la robotique avancée et des modes de transport autonome (Google car) et, plus globalement, de l’intelligence artificielle vont bouleverser nos modes de production et donc la structure des emplois.

Ces bouleversements sont déjà perceptibles dans de nombreux secteurs. C’est ainsi que, le 1er mars 2016, la SNCF a introduit sur les quais de la gare de Lyon le premier robot nettoyeur en Europe. Au Royaume-Uni, la Fédération de la distribution estime que, d’ici à 2020, 900 000 emplois sur les 3 millions actuels seront menacés par les mutations en cours dans le secteur. Mais ce ne sont plus seulement les emplois les moins qualifiés qui pourraient disparaître. Depuis le double affrontement de Deep Blue et du champion du monde d’échecs Garry Kasparov, il n’était plus douteux que l’IA a la possibilité de concurrencer voire de surpasser les facultés cognitives des meilleurs humains dans leur spécialité respective. Nous venons à nouveau d’en avoir la preuve avec le champion du monde de go, Lee Sedol, qui s’est fait battre il y a quelques jours par AlphaGo, développé par Google. Associés à la robotique, les progrès de l’ IA permettent d envisager la substitution croissante d activités humaines par celle de machines.

Au Japon, des robots remplacent déjà des infirmières dans certaines tâches. À l’aéroport Schiphol d’Amsterdam, un robot guide désormais les passagers dans l’aérogare. Il y a quelques années encore, nul n’imaginait que de telles activités pourraient être déléguées à un robot. Avec les progrès considérables de l’intelligence artificielle, nous entrons dans une nouvelle ère non exempte de risques sociaux majeurs.

À l’avenir, l’amplification du phénomène d’automatisation ci-dessus décrit et les mutations économiques qu’ il engendre pourraient s’avérer fortement et rapidement négatives non seulement en ce qui concerne la situation de l’ emploi et la fluidité du marché du travail mais également déstructurants pour les systèmes sociaux dans leur ensemble.

Un chiffre pour illustrer les conséquences qu’il faudra gérer : aux États-Unis 10 % des emplois impliquent la conduite d’un véhicule (chauffeur, livreur). Avec l’avènement de la voiture sans conducteur, ce sont des millions d’emploi qui pourraient rapidement disparaître.

Il ne s’agit pas de s’en désespérer, de rester tétanisé devant l’inéluctable ou, au contraire, de faire montre d’un optimisme béat, où hommes et machines cohabiteraient en harmonie, les robots soulageant les humains des tâches les plus pénibles. Cette quatrième révolution industrielle, qui peut apporter tant de bien, ne doit pas se réaliser au détriment du plus grand nombre. Cela exige un exercice prospectif réel, exigeant pour tracer des perspectives et définir comment nous souhaitons utiliser les potentialités de l’intelligence artificielle.

Si les machines sont plus performantes que les hommes et les femmes, quels emplois restera-t-il ? Comme dans la série d’anticipation Trepalium, qui imagine un monde où 80 % de la population est au chômage, dirigeons-nous vers une société encore plus inégalitaire, où le travail serait devenu un bien si précieux qu’il est trop rare pour être partagé … ? Ou assister à à la destruction d’ “hubots” par des humains désespérés d’ avoir perdu leur travail et moyen d’ existence comme dans la série suédoise “Real Humans” ? Les enjeux anthropologiques sont colossaux majeurs et nous sommes loin de tous les anticiper. Car il ne s’agira ni plus ni moins que de changer de paradigme social. Non seulement nous devrons apprendre à cohabiter avec des machines, mais encore il faudra repenser l’appartenance de chacun à la société, alors que le travail occupe aujourd’hui une place essentielle dans la construction de l’individu et dans son rapport aux autres.

Outre cet exercice exigeant de prospective, le traitement de ce sujet suppose de définir des orientations préalables quant à son accompagnement.

D’ une part surgiront les problèmes philosophiques et juridiques, d’ éthique et de responsabilité propres à la cohabitation homme/machine : quelle capacité décisionnelle reconnaître à une machine ? Uun robot pourra- t- il être délégataire d’ un humain et en avoir d’ autres sous sa responsabilité ou la machine ne doit elle rester qu’ une aide à la décision humaine ? Quelles doivent être sont les conditions de l’ automatisation : améliorante ou déegradante vis à vis des conditions de travail, aliénante ou libératrice vis- à- vis de l’ individu ?

D’ autre part, il s agit de déterminer si, stratégiquement, il convient d être neutre vis- à- vis de ce mouvement en se contentant de l’ accompagner, ou s’ il est nécessaire de l’ encourager ou de le freiner. L’ automatisation ayant principalement pour objectif de maximiser la çréeation de valeur au détriment de l’ emploi et donc de l’ équilibre des régimes sociaux, il convient de déterminer si la fiscalité (au sens large) doit ou non être orientée vers la conservation des emplois, qualifiés ou non, et de réfléchir le cas échéant aux modalités d’ un transfert progressif d’ une partie de la taxation du travail vers celle du capital (et des services également car la valeur ajoutée semble au temps de la Net économie au moins pour partie captée par des intermédiaires qui ne sont plus nécessairement propriétaires des outils de production finaux mais sont rémunérés pour la mise en relation du producteur et du consommateur) en vue de sauvegarder l’ essentiel du modèle social avec l’ éventuelle création d un revenu minimum ou de base, voire de financer de nouvelles activités et services d’intérêt généraux, non marchands, ayant pour finalités l’ éducation, l’ aménagement du territoire, le créeation de lien social…

Enfin, s’ agissant plus spécifiquement de l’ emploi, faut- il envisager une redistribution du travail, avec ou sans augmentation de son coût, une requalification massive des personnes privées d’ emploi, ce qui pourrait s’ avérer une gageure du fait des perspectives d’ emploi actuelles, ou construire progressivement une société dans laquelle l’ oisiveté, dans le sens d’e l absence de travail rémunéré, ne sera plus ni un vice ni un marqueur social défavorable.
Définir ces orientations suppose de déterminer au préalable s il y a une spécificité dans la révolution numérique par rapport aux précédentes périodes d automatisation et d industrialisation supposant une mutation majeure et une remise en cause des modèles taylorien et keynésien. Au- delà de la communication qui en est faite, la rapidité et l’ intensité des changements et l’ apparition plus ou moins provoquée de nouveaux usages, notamment la mise en place des big datas qui visent l’ automatisation des fonctions supérieures de l’ esprit humain (ce que l’ on pourrait aussi nommer autrement le génie), plaide pour une anticipation urgente de ce qui pourrait s’ avérer une rupture majeure avec la société telle que nous la percevons aujourd’hui.